PRÉFACE
Vieilles pierres, idées nouvelles, questions actuelles…En choisissant de sa propre initiative pour thème des 21es Journées du Patrimoine «Patrimoine et modernité», fin septembre 2008, le Ministre Jean-Claude Marcourt exposa le Secrétariat des Journées, enthousiaste à cette proposition de sortir des sentiers battus, à bien des interrogations dans le secteur.
N’était-ce pas rééditer, seulement cinq ans plus tard, le thème de 2004, « Patrimoine et réaffectation» ? Pourquoi mêler l’architecture contemporaine et la réaffectation de bâtiments anciens ? La Wallonie recélait-elle trop peu d’exemples de réalisations contemporaines pour remplir un week-end patrimonial ? Et, si oui, pourquoi cette carence ?
Où se situe la césure temporelle entre «architecture du 20e siècle» et «architecture contemporaine» ? N’est-il pas artificiel d’agglomérer des écoles aussi différentes, voire opposées, que l’Art nouveau, l’Art déco, le fonctionnalisme, le style «Expo 58», le post-modernisme ou encore l’architecture «organique» de Ron Arad ou de Calatrava ? En clair, cette «modernité» de l’intitulé du thème ne constituait-elle pas un fourre-tout, commode, mais peu précis ? Plus largement, comment définir la modernité en architecture ? Le 20e siècle n’a-t-il pas engendré des modernités successives, sans continuité comparable aux périodes renaissante, classique ou baroque ?
Ne jouons-nous pas aux apprentis sorciers en voulant précéder le jugement de l’histoire sur les réalisations d’aujourd’hui ? Nos enfants et petits-enfants ne délaisseront-ils pas une grande part de ce que nous mettons en valeur (ou de ce que nous classons déjà) ? D’ailleurs, comment expliquer le peu d’empressement de certains organisateurs, pourtant représentatifs d’une part «éclairée» de la population wallonne, à reconnaître la valeur de l’architecture contemporaine, à la différence de l’attitude rencontrée en Allemagne, en Espagne, aux Pays-Bas ? Ces Journées seront-elles donc ainsi «pédagogiquement» nécessaires ?
La réponse est positive : aussi bien le public que les organisateurs «traditionnels» des Journées apprendront à «voir» le patrimoine d’aujourd’hui différemment et c’est positif, même si on peut déplorer une certaine frilosité des chambres provinciales de l’Ordre des Architectes lorsqu’on les sollicita pour qu’elles contribuent, précisément, à faire des choix parmi les réalisations contemporaines à mettre en exergue. Et la difficulté, pour certaines de ces dernières, d’en obtenir l’ouverture au prix de procédures longues et laborieuses.
En matière de réaffectation et d’utilisation des nouvelles technologies, la notion même, revue et corrigée en 2009 par rapport à 2004, a souvent posé problème. Une restauration à l’identique avec une nouvelle destination du bien ou permettant de pérenniser le bâti ne pouvait suffire pour être reprise dans la brochure et le secrétariat a dû refuser de nombreux dossiers où il n’y avait manifestement pas d’intervention contemporaine, sans parler de ceux où une exposition d’art contemporain dans un bâtiment classé était censé incarner assez la modernité pour figurer dans le programme officiel.
Mais au total, l’initiative ministérielle s’est avérée non seulement riche des questionnements et des enseignements ci-dessus, mais porteuse de fruits particulièrement prometteurs. Ainsi le programme s’est considérablement renouvelé, principalement grâce à l’axe consacré au Patrimoine contemporain et aux grands circuits autour de celui-ci et des réaffectations en majeure partie. Le patrimoine contemporain présenté est manifestement de grande qualité et privilégie, sans que cela ait été déterminé, les architectes déjà reconnus et, en général, de grandes réalisations. Tel que, le programme ne devrait pas faire l’objet de nombreuses contestations, sauf à vouloir chercher querelle.
De même, les bâtiments ayant fait l’objet d’une restauration intégrant des éléments contemporains sont dans leur grande majorité de beaux exemples. Une importante partie de ceux-ci appartiennent au patrimoine civil public et permettent donc de valoriser largement l’action des pouvoirs publics durant ces dernières années.
L’axe «Patrimoine du 20e siècle» autorise très heureusement la mise à l’honneur des tout grands noms de l’architecture, comme Dupuis, Bastin, Cosse, Dumont, etc. Il pose aussi bien des questions par rapport aux savoir-faire et à la nécessaire rénovation d’éléments de décor comme les sgraffites et les vitraux, ou par rapport à des matériaux comme la marbrite, le cimorné, etc. Il rappelle aussi de grands événements souvent oubliés comme des expositions internationales, voire l’exposition universelle de Liège en 1905.
Il n’est pas étonnant que cette année, la majeure partie des activités soit concentrée dans les villes, qui offrent des programmes souvent très attractifs, tout particulièrement à Nivelles, Ottignies-Louvain-la-Neuve, Charleroi, Mons et Tournai, Liège, Spa et Verviers, Arlon et Namur. La Communauté germanophone, pour sa part, se distingue, outre ses douze activités principales, en organisant un beau circuit transfrontalier entre Eupen et Aix-la-Chapelle.
Parmi les collaborations, on épinglera celles des Universités de Liège et de Louvain-la-Neuve qui ont mis tout en oeuvre pour proposer au public des visites souvent inédites. La Régie des Bâtiments, le Service public de Wallonie et la SNCB ont aussi collaboré et en matière de mobilité offerte au grand public, le Groupe TEC a rencontré les demandes en offrant tout le week-end un accès en bus gratuit vers toutes les destinations reprises sur ses lignes, grâce à un coupon à découper dans la brochure ou à télécharger sur notre site internet.
Bref, la diversité de ce programme devrait assurer la participation d’un large public, si le temps est de la partie bien sûr, même si les conditions posées par les visites exceptionnelles, les grands circuits, les balades et les promenades guidées imposent le plus souvent des réservations et donc des restrictions.
Mais à mes yeux comme à ceux du Secrétariat, l’objectif n’est pas de battre des records de quantité de visiteurs – chacun sait à quel point ceux-ci sont d’ailleurs tributaires du temps, de la concurrence éventuelle d’une autre manifestation populaire, etc, indépendamment du nombre d’activités– mais de maintenir un niveau de qualité dans les découvertes proposées.
À cet égard, le thème «Patrimoine et modernité» aura contraint à être plus sélectif, plus ciblé que d’autres années, et c’est heureux car un programme trop répétitif pourrait aussi finir par lasser. Que les organisateurs déçus de ne pas pouvoir « être de la partie » cette année-ci se rassurent : si, à l’heure d’écrire ces lignes (le 5 juin 2009), l’IPW ignore encore tout du thème que son Ministre de tutelle retiendra à l’automne prochain pour 2010, il y a fort à parier qu’il leur sera encore loisible de participer dans les années futures, car les champs à explorer sont encore nombreux.
Alors, pour ces 21es Journées du Patrimoine, bonnes découvertes à tous, dans votre coin de Wallonie plus que d’habitude peut-être cette année et à coup sûr en dehors de celui-ci, d’un bout à l’autre du pays wallon, où la modernité alliée au patrimoine, vous le verrez, n’est pas un vain mot.
Freddy JORIS
Administrateur général de l’Institut du Patrimoine wallon.










